Roger Bichelberger

Nous étions en octobre 1971. J’étais en classe de Seconde, et notre nouveau professeur de français imprimait une personnalité un peu différente de celle des autres. Lui-même commençait à écrire des romans ; son parcours personnel avait été très particulier. En effet, après une enfance de frontalier durant une guerre entre la France et l’Allemagne, il avait d’abord été clerc de notaire, puis instituteur. Il poursuivit ses études vers le professorat pour devenir enfin professeur agrégé.
Ce jour-là, afin de donner un travail pratique sur l’enseignement du sonnet, Roger Bichelberger nous intima d’en écrire un nous-même. À l’époque, j’écrivais déjà beaucoup de poèmes et ce type de devoir m’enthousiasmait. Je rentrais d’un été passé sur l’île de Ré, et l’idée de mon sonnet était déjà bien ancrée dans ma tête.
Sonnet pour tempête
Résignés, ils combattent l’océan démentiel,
Blonds comme des Vikings voguant vers le Grand Nord.
Mais eux, les deux pêcheurs, voyagent vers la mort,
Pour, plongés dans l’abîme, devenir immortels.
Ô tristes marionnettes, laissant au port la belle,
Après les Caraïbes, l’Espagne, et les Açores,
Il faut payer voyage: pour la mer c’est la mort.
Le jour en est venu, sentence sans appel.
Le cortège funèbre s’engloutit doucement,
Dans les noires ténèbres ils meurent bravement.
Les yeux fixés au ciel, les deux enfants sourient.
Il fait chaud sur la plage, jonchée de vacanciers,
Un enfant sur le sable ramasse une bouée,
Tragique et seul vestige d’un drame dans la nuit.
L’échéance des devoirs étant passée, les jours s’écoulèrent avant la correction. L’instant tant attendu arriva lorsque Monsieur Bichelberger, en restituant les copies à la classe, les commentait à haute voix, prenant soin de divulguer publiquement la note de chacun.
Lorsque mon tour advint, j’étais intimement convaincu de décrocher une excellente appréciation, car j’étais particulièrement fier de mon sonnet. Quelle ne fut pas mon abattement lorsque le professeur annonça un 6 sur 20, me rendant ma feuille d’un geste dédaigneux. À la fin du cours, je me précipitai vers son bureau pour lui manifester mon incompréhension face à ce résultat.
Il me répliqua sur-le-champ qu’il n’admettait pas qu’un élève reproduise un poème déjà composé par quelqu’un d’autre. J’étais outré. Je lui demandai aussitôt de quel auteur il parlait. Il rétorqua qu’il ne pouvait en désigner l’identité exacte, mais qu’il était inconcevable que je fusse l’artisan de ce texte. J’éprouvais alors un sentiment mêlé d’une immense fierté – me voir ainsi placé au niveau d’un écrivain reconnu – et d’une profonde injustice.
Je me défendis sur-le-champ en lui exposant que j’écrivais depuis longtemps déjà et que l’intégralité de mes œuvres était rassemblée dans un classeur, que je lui apporterais afin qu’il pût s’en convaincre. C’est ce que je fis au cours suivant, en lui confiant le recueil de mes écrits. Il l’emporta chez lui et, à la séance suivante, me le restitua, accompagné de ses excuses. J’obtins finalement un « 18 » pour mon sonnet dédié à la tempête. C’est à ce jour précis que naquit une relation étroite et filiale avec Roger Bichelberger, une amitié qui devait durer jusqu’à sa disparition en 2018.
Une fois cette copie rendue et l’injustice effacée (ou rectifiée), il m’expliqua sa joie de déceler de jeunes talents dans ses classes littéraires, et m’exposa son projet de créer un club de poésie au sein du lycée.
C’est ainsi que vit le jour « POE-PRO », un espace où l’on pouvait s’exprimer en poésie ou en prose, et publier une petite revue qui était distribuée à l’échelle de notre établissement. Nous étions une petite trentaine, filles et garçons, à publier nos textes d’adolescents en devenir, sous la houlette bienveillante de notre professeur.
Ce fut pour moi une période fondamentale. À l’époque, je commençais à mettre des poèmes en musique. Et mes premières chansons s’égrénèrent durant cette classe de Seconde, supplantant, il faut le dire, les matières scientifiques et autres. Je n’étais pas le seul à écrire des compositions. Mario Camiolo, Charles-Frederic Schmitzberger, Christian Gaudioso, et plus tard Christian Metzinger, présentèrent au club littéraire leurs propres œuvres. Il n’en fallut pas plus pour que Roger Bichelberger ait l’idée de monter un spectacle de fin d’année où l’on pourrait chanter directement sur scène, ou déclamer nos poèmes. Ce fut rapidement concrétisé, et pour la première fois de ma vie, je m’exprimai devant un public avec mes propres chansons.


POE-PRO fut le terrain d’envol à partir duquel je commençai à bâtir un projet qui allait guider ma vie durant plus de 40 ans. Mon lien avec mon professeur se renforça au fil des ans.
Il faut dire que lui-même écrivait des romans. Le premier qui fut édité chez PLON s’intitulait À l’aube du premier jour.
Ce livre vit le jour en librairie en 1973, une année où j’atteignais ma dix-huitième année. À cette époque, mes relations familiales étaient particulièrement difficiles. Lors d’une crise plus profonde, Roger Bichelberger m’avait généreusement accueilli sous son toit durant les vacances de Pâques, tandis que je poursuivais, comme de coutume, le reste de ma scolarité à l’internat.
Il m’emmena alors en Touraine, en compagnie de son épouse, pour visiter les lieux où se déroulait l’action de ce premier roman. J’étais initié à son secret ; il l’était à ma propre vie.

Quelques mois plus tard, je quittai le lycée Jean Moulin de Forbach pour m’engager dans la vie tumultueuse d’un jeune artiste qui s’efforçait de se faire connaître avec ses compositions. Roger Bichelberger, quant à lui, publiait des romans et devenait un écrivain respecté, mais notre lien ne s’éteignit jamais . Tel un père spirituel, je lui rendais compte de mon cheminement de jeune homme. Il en fut ainsi jusqu’à sa mort.

Nous ne partagions pas les mêmes croyances : il était très engagé dans un christianisme militant. Cependant, je le respectais, tout comme il respectait ma propre recherche spirituelle. Chaque fois que ma route me permettait de faire le détour pour lui rendre visite, notre rencontre dans sa maison donnait lieu à de longs et profonds échanges.

Quelques années plus tard, je retournai à Forbach pour l’inauguration de la médiathèque « Roger Bichelberger », qui porte désormais son nom pour les nouvelles générations.


