JO LA GODASSE

 Jo, Jo la godasse.

J’avais connu Joe sur le marché de la flotte, alors que je travaillais pour le compte de l’association que j’avais créée, Re-Nepal. Jo, lui, vendait des godasses. 

Il avait toujours vendu des godasses. 

Je l’avais rencontré sur le marché de La Flotte, où je tenais un stand pour le compte de Ré-Népal, l’association que j’avais fondée.

Jo, lui, vendait des godasses. Il approchait déjà les quatre-vingts ans, mais restait vaillant, dur à la tâche et toujours… coureur de jupons.

Jo avait connu une vie extraordinaire, et cela dès sa plus tendre enfance. Il était né le 19 juillet 1930 à Paris.

D’origine hongroise, il s’appelait Joseph Gyula. Son père, qui travaillait le cuir, était arrivé en France au tout début du siècle. La famille s’était installée par la suite en Bretagne, du côté de Quimper, où les affaires prospéraient.

Un jour, après avoir mis suffisamment d’argent de côté, son père put offrir aux siens de véritables vacances : un voyage en Hongrie, pour leur faire découvrir son pays natal. Toute la famille se prépara donc à partir pour un séjour qui, avec le trajet, devait durer deux mois et demi.

Tout s’annonçait bien, à un détail près : la date. Ils partirent durant l’été 1939. La guerre éclata alors qu’ils se trouvaient encore en Hongrie, loin de leur maison bretonne.

Pour eux, comme pour tant d’autres habitants d’Europe centrale, ce fut le début d’un enfer qui dura cinq ans. De déplacement en déplacement, réchappant de justesse à un danger pour en affronter un autre, la famille ne put regagner la Bretagne. Il lui fallut fuir les bombardements et les exactions des différentes armées.

Vers la fin de la guerre, Jo et les siens trouvèrent refuge dans un bunker pour se protéger des bombardements américains sur les lignes allemandes. Il faisait très froid, et seul un poêle permettait de réchauffer un peu l’abri. Encore fallait-il l’alimenter. Ce jour-là, Jo fut désigné pour aller chercher du bois, au péril de sa vie, car les bombardements se poursuivaient par intermittence.

Alors qu’il venait de sortir et se dirigeait vers le tas de bois, une bombe perforante larguée par un avion transperça le bunker où sa famille s’était réfugiée et explosa à l’intérieur. Jo me raconta plus tard qu’il avait couru vers l’abri dans l’espoir de retrouver les siens. Il en ressortit avec sa mère dans les bras. Elle avait perdu ses deux jambes et agonisait, vidée de son sang.

C’est ainsi que Jo entra dans l’âge adulte, après avoir perdu toute sa famille dans une indicible horreur.

Après de multiples péripéties, il parvint à rejoindre la France en 1945, au milieu du chaos.

À Paris, il travailla d’abord pour différents patrons avant de s’établir à son compte dans le travail du cuir. Il achetait sa matière première, fabriquait lui-même ses chaussures et les vendait sur les marchés parisiens. Il mena ainsi, pendant de longues années, une vie de camelot et d’artisan.

À la fin des années soixante, il découvrit l’île de Ré à l’occasion de vacances. Tombé sous son charme, et surtout, je pense, conscient de son potentiel touristique déjà considérable, il décida de s’y installer pour la saison d’été. Au lieu-dit La Passe, il acheta un bout de terrain et y fit construire un local commercial bien visible de la route. Il y ouvrit une grande boutique qu’il baptisa, bien sûr, « Jo la Godasse ».

L’enseigne devint célèbre dans toute l’île. Pendant une vingtaine d’années, les affaires prospérèrent : le chiffre d’affaires ne cessait de gonfler, et Jo put s’offrir une maison avec piscine. Il menait grand train : belles voitures, nombreuses conquêtes, et j’en passe.

Mais un jour, le conte de fées prit fin. Le fisc, ému par une si belle réussite, s’avisa que les impôts n’étaient pas payés. Jo la Godasse avait tout simplement fait l’impasse sur une formalité pourtant incontournable : la déclaration fiscale.

Le résultat ne se fit pas attendre. Au terme du contrôle fiscal, il ne lui resta plus rien. Sa maison, ses voitures, ses meubles : tout avait été saisi. Il se retrouva nu comme un ver, avec pour seuls atouts son savoir-faire et cette niaque qui ne l’avait jamais quitté.

Il se remit donc aussitôt au travail, mais cette fois, comme il le disait lui-même, il serait vraiment « à son compte ». Désormais, il ne posséderait plus rien, ou presque : il louerait des camions ou en achèterait de vieux, et poursuivrait son commerce sans davantage le déclarer, mais sans laisser de biens à saisir. Il avait pourtant dépassé depuis longtemps l’âge de la retraite. 

Tout en continuant à faire les marchés de la région parisienne durant l’hiver, il tenait aussi boutique dans l’enceinte du marché médiéval de La Flotte. Sa faconde et sa manière de raconter les choses en avaient fait un personnage connu de tous. Il découpait ses propres mocassins sur une énorme presse hydraulique qu’il manœuvrait devant le public.

Par la suite, l’âge venant, il ouvrit une nouvelle boutique à l’emplacement du restaurant “Le Pas sage du Marché”, puis déménagea au Bois-Plage et, enfin, à côté du Leclerc de Saint-Martin, où il termina sa vie.

Vers 2007-2008, il avait rencontré Marie, d’origine roumaine, qui était devenue sa quatrième ou cinquième épouse. Plusieurs fois veuf, il devait, hélas, lui survivre à elle aussi. Une sorte de marché les unissait : elle lui offrait sa jeunesse — elle n’avait guère que quarante-cinq ou cinquante ans — et lui donnait à Marie et à sa fille les moyens de vivre en France. Leur quotidien n’était pas toujours facile, mais Marie ne manquait pas de courage. Elle épaulait Jo dans son commerce comme dans la vie de tous les jours. 

Avec sa nouvelle philosophie fiscale, Jo menait grand train, mais tout se réglait en espèces. Il prenait ses repas au restaurant des Golandières, et la petite famille ne manquait de rien.

C’est à cette époque que je l’avais rencontré sur le marché de La Flotte. J’avais même eu l’occasion de fêter ses quatre-vingts ans avec sa famille, aux Golandières. Nous étions devenus collègues sur le marché de La Flotte, et une amitié s’était nouée entre nous. Je conserve encore le tablier de cuir qu’il m’avait confectionné pour me protéger lorsque je fabriquais mes propres articles à la maison.

Mais un jour, vers 2013 ou 2014, alors que la saison battait son plein, Marie vint me retrouver sur mon stand et me confia qu’elle se sentait très fatiguée. Je lui répondis que c’était normal en pleine saison et que nous finissions tous par être épuisés. Elle insista pourtant : « Je suis très, très fatiguée. »

Je n’avais pas mesuré la profondeur de cette fatigue. Quelque temps plus tard, nous apprîmes qu’elle souffrait d’un cancer. Une fois encore, Jo allait enterrer l’une de ses épouses.

Son agonie fut longue. Je lui rendais visite à l’hôpital de Saint-Martin-de-Ré. Un jour, elle demanda à être transportée en ambulance jusqu’en Roumanie : elle voulait mourir dans son pays. J’ignore comment ce voyage put être organisé, mais Marie partit pour les trois mille cinq cents kilomètres qui la séparaient de Craiova, sa ville natale.

J’appris par la suite qu’elle avait tenu jusqu’à l’arrivée. Deux heures après avoir atteint Craiova, elle s’était éteinte. Mais chez elle, dans sa ville, dans son pays.

Jo fut terriblement meurtri par cette disparition, qui bouleversa sa vie. Malgré ses difficultés à marcher, il poursuivait son travail et partait encore seul au Portugal chercher des chaussures et du cuir. Mais la vie n’était plus la même. Il vivait désormais seul, d’abord dans une caravane, puis dans un logement social que lui avait attribué la ville de Saint-Martin-de-Ré, à côté de l’Intermarché.

Joe à la fin de ses jours avec la photo de son dernier couple avec Marie en permanence sur son bureau.

C’est là que je lui rendis visite un jour de novembre 2022, après avoir appris qu’il était malade et alité. Je lui fis quelques courses à l’Intermarché et un peu de ménage dans son antre. Il avait dépassé les quatre-vingt-douze ans et n’en pouvait plus. Une crise de goutte lui déformait les doigts et le faisait atrocement souffrir.

Je lui demandai s’il accepterait, une fois rétabli, de m’accorder un entretien filmé pour conserver une trace de son parcours. Il lui restait certainement beaucoup de choses à me raconter. Après quelques secondes de silence, il me regarda :
« Tu vas le mettre sur YouTube ? »

Par honnêteté, je lui répondis que oui. Son histoire méritait, à mes yeux, que d’autres puissent la découvrir et l’écouter. Il garda encore un moment le silence, puis me dit :
« Parce que c’est toi, je veux bien. Je sais que tu le feras bien. »

Je pris congé de lui. Je devais partir une semaine pour des vacances en famille et lui promis de revenir dès mon retour pour commencer l’enregistrement.

Les événements en décidèrent autrement. À mon retour du Maroc, j’appris qu’il s’en était allé, la veille. J’en éprouvai une profonde tristesse. Ses derniers jours avaient été marqués par une terrible solitude. Quelques temps plus tard, au crématorium de La Rochelle, nous n’étions que trois en dehors de ses proches : François, le cordonnier qui faisait aussi les doubles de clés à côté de sa boutique ; un homme dont le nom m’échappe, qui lui tenait compagnie chaque jour au magasin ; et moi. 

Après une vie si mouvementée, Jo s’en était allé discrètement, presque seul.

Jo était un homme controversé, notamment en raison de ses rapports avec les femmes, et de certaines prises de position. Mais j’avais pourtant trouvé chez lui quelque chose de profondément attachant : des blessures enfouies, dissimulées, qui laissaient entrevoir une humanité à laquelle j’étais très sensible. Il reste pour moi une gueule de La Flotte, mon village, de celles qu’il ne faut pas oublier.

C’est sur le marché, en particulier celui de La Flotte, où Jo était heureux : le roi des camelots.

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